Le billet de Monsieur Cinécruche

Aujourd'hui :
Des palmiers et des hommes
Avant-propos doux-amer
Et ainsi va la vie.
Neuf mois se sont écoulés, déjà, depuis mon dernier billet. Depuis cette époque, si lointaine, ou tout semblait possible. Vous vous souvenez ? Semaine après semaine, inlassablement, je vous abreuvais de mon savoir. Tel un indomptable torrent, je toisais la cime du génie.
L'utilisation intempestive du dictionnaire des synonymes faisait flèche de tout bois. Les jeux de mots douteux fusaient de toutes parts. Je me voyais déjà en haut de l'affiche. En dix fois plus gros que n'importe qui mon nom s'étalait.
C'est dire : Je me voyais déjà adulé et riche; signant mes photos aux admirateurs qui se bousculaient.
Mais que s'est-il passé, eussiez-vous l'élégance de me demander, pour qu'un tel élan littéraire ne voit son envol si brutalement happé ?
Outre un malencontreux changement de statut matrimonial Facebook, peu de chose en fait.
Peu de chose, si ce n'est qu'un séjour prolongé dans un ces sympathiques motels rustiques ayant fait la renommé mondiale du boulevard Taschereau. En compagnie de filles de petites vertus. Et de l'œuvre complète de Robert Bresson.
Bref, il y a quelques jours à peine, tout cela ne me semblait plus, hélas, qu'un bien diffus souvenir. Mais puisque j'ai commis l'imprudence de promettre "quelque chose" d'ici la fin du mois sur notre Mur de la haine, ben, c'est ça qui est ça.
Le pèlerin du bâton
M'inspirant de cet homme de passion, figure emblématique de ce que la race humaine à de mieux à offrir (et porte-parole éloquent d'un nombre incalculable d'excellents produits), me voilà donc à la croisée des chemins. « Follow the yellow brick road! », semble-t-il nous dire, brave et fier, du haut de sa superbe.
Eh bien, soit. Laissons dernière nous cette oisiveté malsaine; mère de tous les vices; et plongeons hardiment vers l'inconnu. Ou plutôt, vers cette terre mythique où les rues sont pavées d'or, et le pop-corn avec du vrai beurre dessus : Hollywood.
Merci Marcel.
Vérités et mensonges
Nous le savons tous : depuis les premiers pas de l'immortel Don Ameche en irrésistible tombeur de ces dames (et peut-être même avant), Tinseltown est une formidable usine à rêves; carrefour intemporel de l'imaginaire et du faux-semblant.
L'univers labyrinthique d'Origine. La luxuriante végétation de Pandora. L'innocence virginale de la fille qui joue dans Twilight. L'esprit avisé l'aura compris : à l'ombre des palmiers de Sunset Boulevard, tout n'est qu'illusion.
L'esprit rebelle, quant à lui, piaffe sûrement d'examiner l'infaillibilité apparente du jugement artistique de Marc Cassivi; -- séduisante idée s'il en est -- et bien que la tentation soit forte d'embrasser pareille entreprise, nous laisserons à ce pauvre fou (l'esprit rebelle, pas Marc Cassivi) le soin d'enfoncer seul une autre de ces allégoriques portes ouvertes.
Mais trêve de divagations ne pouvant mener, somme toute, qu'à une bien futile rébellion envers cette élite bienveillante, détentrice universelle de la vérité et du bon goût, et poursuivons.
Une savante diversion
Donc.
Usine à rêves, disions-nous ? Certes. Mais palmiers, également.
Car si les dernières avancées technologiques de pointe (décors de synthèse sur fond d'écran bleu, imagerie numérique 3D, pigmentation capillaire de Nicolas Cage) auront permis de cristalliser les fondement même de celle-ci, une simple recherche dans les antres tortueuses du cyberespace aura irrémédiablement fait dérailler le thème central du présent billet vers ceux-là.
(Un billet qui, autrement, aurait sans doute connu, avouons-le candidement, le même dénouement tragique que l'histoire du gars qui voulait rentrer dans police.)
La forme des choses à venir
Re-donc.
C'est avec une stupeur indescriptible, quoique rappelant très vaguement mon étonnement face aux conclusions audacieuses du rapport Bastarache, que je suis fortuitement tombé sur ce texte, au titre-choc, annonciateur de l'apocalypse imminente :
« La fin des palmiers à Los Angeles. »
 
Écho d'un monde en perpétuelle mutation
Reprenant paresseusement une dépêche du NY Times dans un anglais mal traduit, l'article nous signale que, désormais, plus rien ne sera jamais comme avant au pays de Joe Mannix et de 'Ponch' Poncherello.
Je cite :
« Les palmiers de Los Angeles sont l’image icône de la ville. Mais le conseil municipal en a marre des coûts d’entretien prohibitifs, des feuilles errantes qui plongent dangereusement chaque hiver, et du fait qu’ils procurent peu d’ombre. Il a décidé que la plupart d’entre eux vont disparaître. »
L'article précise ensuite, sans doute pour se donner bonne conscience face à ce génocide appréhendé :
« Les palmiers ne sont pas vraiment indigènes à Los Angeles. Dans les années 30 et 40, les riches propriétaires venus de l’est décidèrent que les palmiers représentaient la vie facile, et commencèrent à en planter devant leurs maisons et bureaux, et ainsi de suite. »
Personnellement, je cherche toujours ce que « feuilles errantes qui plongent dangereusement chaque hiver » veut dire, mais, pour le reste, je suis bouche bée. Comment peut-on éradiquer ainsi, froidement et sans remord, tout un pan entier de la ville des anges ? Et comment peut-on y aller, l'insouciance cavalière, d'un pléonasme si vicieux ?
Assez facilement parait-il.
Bien sûr, des exceptions seront accordées pour fins récréotouristiques (voir l'image ci-contre), mais, pour paraphraser mon maître à penser Bertrand Raymond -- notre maître à tous --, toute cette histoire me laisse, indéniablement, « un goût amer dans la bouche ».
L'ignorance est bénie
Si les pages roses du dictionnaire Larousse nous auront appris quelque chose -- jeunes esprits arrogants que nous étions --, c'est bien qu'une mauvaise nouvelle, habituellement, n'arrive jamais seule.
Ainsi, terrifié par la perspective de voir, une fois de plus, l'immuabilité de mon univers remise en question, je restai prostré en petite boule pendant, oh, un bon dix-quinze minutes.
 
Partir sur une sheer
Aujourd'hui, la fin des palmiers de Los Angeles; symbole par excellence de cet âge d'or hollywoodien, de cette vie facile incarnée jadis par les frasques inoubliables de Clara Bow et de Fatty Arbuckle.
Et demain ?
On nous promet le reboot d'un remake d'une franchise et le geek salive. Un blanc-bec bien plogué se débrouille pas trop mal avec une caméra et la critique exulte. Un comédien mesure l'étendue de son registre à l'aune de ses abdos saillants et la jeune fille en fleure. Un ennuyeux téléfilm
de luxe nous raconte -- Ô sublime mystère de la création -- une histoire et Sylvie D se répand. Ton beurre est dur pis tes toasts sont brûlées ?
Non vraiment, si l'envie n'était pas si forte d'encourager douze de nos plus épatants humoristes, simultanément, à l'Étoile du Dix30 (là où voir vos stars préférées™), tout cela serait à pleurer.
Une conclusion misanthropique
(Fig. A : Beau bonhomme en maillot de bain, célébrité familiale avec des gros seins et animatrice hystérique sur le déclin.)
La morale de l'histoire ?
Encore faudrait-il, belle naïveté, que morale il y ait. Car, en cette ère d'obsolescence contrôlée, de culture instantanée, et de concept télévisuel éprouvé (voir fig. A); rien n'est moins sur.
Vous c'est votre affaire; mais moi, je m'en retourne à la douce quiétude de mon motel rustique.
Y'a Natacha qui m'attend. Et « Le Diable probablement ».
* * *
Dans une prochaine édition, je tenterai d'écrire quelque chose d'autre avant la fin de l'année.
Signé Monsieur Cinécruche, génie fondateur.
Vous pensez que Monsieur Cinécruche devrait hiberner un autre neuf mois ? Faites-le lui savoir sur notre mur de la haine. Sinon, enregistrez votre amour inconditionnel ci-dessous.

5 commentaires

alacor a dit…

Saperlipopette, diantre et phoque de chite, Monsieur Cinécruche, j'en suis comme deux ronds de flanc! Quoi, vous aimez le cinéma de Robert Bresson? Vous qui qualifiez systématiquement de "films plates" les productions des Bernard Émond et autres Denis Villeneuve; vous que je prenais, pour cette raison, pour un autre anti-intellectualiste de plus, à peine plus évolué que les cinéboulimiques dont vous vous gaussez avec une ô combien jouissive mauvaise foi dans ces pages! Un authentique cinéphile se cacherait donc sous le cyniquephile qui anime ce blogue avec talent et l'aide de son ami Hal 9000?
(En toute franchise, je m'en doutais un peu... mais vous voilà sorti du placard, Balthazar -- c'était pour la rime...)
Au plaisir de vous lire à nouveau... bientôt, j'espère!

Cinécruche a dit…

Bien sûr que j'adore Robert Bresson. "Goldfinger", c'est bien lui !??

alacor a dit…

Euh... "Goldfinger", c'était pas Polansky?...

Cinécruche a dit…

Oui et non. En fait, je crois que vous confondez Roman et son frère ainé Abraham. Abraham Polonsky; notez la subtile différence typographique. Abraham Polonsky a bien vu son nom associé au plus grand "James Bond" de tout les temps; mais à titre de scénariste seulement. Bien sûr, "son nom" est à prendre au sens large, car, puisqu'il était toujours sur la fameuse liste noire anti-communistes (voir les Hollywood Ten), il a dû signer le scénario de "Goldfinger" sous un nom d'emprunt. Un scénario, comme tout le monde le sait, porté par une satire virulente du monde des affaires en particulier et du capitalisme en général.

alacor a dit…

Quelle érudition, Monsieur Cinécruche! Toutefois, je crois que vous confondez "Goldfinger" avec "Golden Earrings", film de 1947 avec Ray Milland et Marlene Dietrich. Des "boucles d'oreilles en or" au "doigt en or", le pas n'est pas si grand à franchir pour qui sait s'y prendre... Bonne Saint-Valentin avec votre douce! ;-)